Le jardin donne-t-il à penser ?


Souvent considéré comme un bout de nature dans nos propriétés, le jardin peut être potager,
jardin de plaisance ou de plantes aromatiques. Sa visée peut être esthétique, thérapeutique,
culinaire ou cultuelle.


La dimension culturelle dont il témoigne se manifeste à travers les différents styles qu’il peut
adopter, ainsi parle-t-on de jardin à la française, à l’anglaise ou encore de jardins persans ou
japonais. Le jardin se situerait alors par-delà nature et culture.


Mais est-il constamment le miroir harmonieux et soigné de la nature ? Est-il constamment
végétalisé ? Rien n’est moins sûr. Le jardin est d’abord un espace clôturé, une forteresse qui
tour à tour enferme et protège, qui délimite une propriété et la préserve de l’adversité. C’est
d’ailleurs l’étymologie du mot paradis, espace délimité. Sans doute parce que lorsque l’on se
fixe des limites, l’on est mesuré, vertueux et que l’on peut assurer le soin et la protection
nécessaires à notre lieu de vie.


Cependant, notre imaginaire conçoit souvent le jardin comme un espace de liberté, d’intimité,
propice à la contemplation et aux plaisirs des sens. En effet, comment ne pas percevoir sa
dimension érotique à travers les parfums subtils qui y sont exhalés ? Comment perdre de vue
son aspect initiatique et cultuel à travers les émotions sacrées qu’il suscite et les analogies qu’il
évoque ?


Le jardin, qu’il soit aménagé sur le modèle d’un ordre symétrique ou asymétrique, renvoie tour
à tour aux arts de la broderie ou de l’orfèvrerie par la disposition de ses éléments. Son art
consiste en une manière d’ordonner la nature, même à travers un chaos apparent, y compris
lorsque cet ordre est caché. Aussi pourrait-on lire une réplique de l’ordre social à travers
l’aménagement des jardins. Les paysages qu’ils manifesteraient serait alors des utopies, les
sarments d’une révolution de la pensée.


Mais avant tout, par le processus de génération et de corruption des plantes, le jardin renvoie
l’homme à sa propre condition, le confronte à son destin, à la fugacité de son existence.
L’homme est alors invité à cultiver son jardin, à le faire croître, au sens propre et figuré ; c’est
à-dire non seulement à assurer sa subsistance mais aussi à engranger des connaissances pour
s’accomplir, croître spirituellement.


Le jardin, image d’une nature harmonieuse que l’homme à la fois violente pour la conformer à
ses goûts, à sa culture et honore par le soin qu’il met à l’ouvrage, rend compte à la fois de la
présomption que l’homme a à se mesurer à la Nature, et de sa gratitude. Dimensions paradoxales
et indissociables. La culture a donné à l’homme le raffinement et les outils pour honorer la
Nature, la mettre en valeur. Le jardin serait donc l’autel de la Nature, et au-delà de tous
feuillages, la place forte de la nature humaine.